Tout ce que je ne fais pas.

Il y a plusieurs mois, on m’a invitée à participer à un collectif d’auteurices pour dénoncer diverses dérives du capitalisme. J’ai soumis un texte qui a été rejeté par l’équipe éditoriale, une lettre qui a été jugée « contre-productive ».

Or, ce texte, cet aveu de mon inaction, me tourne en tête depuis que je l’ai écrit. Aussi ai-je eu l’idée de le partager ici. Tout d’un coup qu’il ferait du sens pour d’autres personnes que moi-même.

Camarade,

Depuis que j’ai accepté de participer à ton projet collectif, je passe mon temps en pleines contradictions. Aussi, je ne suis pas certaine d’être une bonne collaboratrice.

C’est que, vois-tu, je fais moi-même partie des gens dont il faudrait dénoncer les comportements pour que la Terre se porte mieux. Je possède, par exemple, une autocaravane à essence que je roule d’un bout à l’autre du Canada et des États-Unis. Je vais régulièrement en voyage, dans le Sud quand l’hiver s’abat sur le Québec, et en Europe, pour la promotion de mes romans. Je traine volontiers sur le net, emmagasine et télécharge une tonne d’informations numériques, contribuant ainsi à accroitre les gaz à effet de serre. J’achète de la nourriture importée et des vêtements qui viennent de l’autre bout du monde — certains sont peut-être même conçus dans des usines dont il faudrait dénoncer les pratiques.

La vérité, c’est que je ne fais rien de très concret pour la planète de demain.

Pire : je ne fais rien pour celle d’aujourd’hui, pour contrer les guerres, par exemple. Je me tiens au courant, bien sûr, mais c’est hypocrite : être informée ne me dédouane pas d’agir. Or, je ne brandis même pas une pancarte ! Je pourrais convaincre un groupe de faire la grève, répandre le mouvement à l’Occident, faire figer l’économie jusqu’à ce que les compagnies d’armement rendent les armes, que nos gouvernements fassent cesser les massacres qui sévissent dans d’autres pays que le mien. Mais je ne bouge pas. Je me contente de gueuler en buvant de la bière désalcoolisée avec mes amis, de mettre la faute et la responsabilité dans les mains des autres.

En plus, je ne sais même pas me dire stop à moi-même. J’écris et j’enseigne trop, je dors et mange mal, je suis souvent stressée à mort. Je ne prends pas assez soin de moi ni des gens qui m’entourent (que, pourtant, j’aime profondément).

Alors, tu vois, c’est à moi qu’il faudrait dire « stop », car c’est chez moi que les premiers gestes ne sont pas posés — que ça va de travers et trop vite.

Tu comprends ?

Au Québec, il y a une expression qui dit que « les bottines doivent suivre les babines ». Puisque je ne suis pas en position de faire la morale à qui que ce soit, il est peut-être préférable que je me taise.

Voilà. Cette lettre, c’est tout ce que je peux t’envoyer pour ton très beau projet. Merci de m’avoir invitée à ce livre nécessaire ; cette réflexion personnelle m’aura servi à être plus indulgente envers les autres, ce qui est déjà immense.

Sincèrement,
Roxanne

N.B. La présentation du projet est nécessaire à la compréhension du contexte, mais merci de ne pas commenter la décision du comité éditorial.