Des cages et des filets

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Mais voilà.

Il devait être autour de midi quand Joaquin Moralès a tourné vers le phare, du côté de l’Île-aux-Pirates. Dans la cour de sa nouvelle maison, une femme l’attend. Jeune cinquantaine, la mine ironique et les cheveux bruns émaillés de fils blancs retenus en tresse derrière ses épaules solides, Marlène Forest le regarde arriver, patiente. C’est la deuxième fois que Moralès voit sa nouvelle patronne. Il sort de la voiture.

«Un comité d’accueil ?»

Elle arque un sourcil.

«Salut, sergent Moralès. Vous avez fait bonne route ?

—Oui.»

Une poignée de main dans laquelle Moralès sent ses vacances s’effriter.

«Vous savez, y’en a qui se chicanent pour avoirl’exclusivité des dossiers. Pas moi. J’ai assez de travail pour en partager. En ce moment, il faut dire qu’on déborde un peu: en plus des morts ordinaires et des surplus d’été, on travaille sur une grosse affaire de drogue avec une équipe spéciale. L’équipe était censée nous enlever de l’ouvrage, mais vous savez ce que c’est : on les a toujours dans les pattes. On est bien contents que vous soyez là.»

Ça augure mal.

«Qui vous a dit que j’arrivais aujourd’hui ?

—Votre femme. On l’a appelée vers dix heures.Vous avez fermé votre cellulaire ?

—Je suis en vacances…

—La Gaspésie, c’est pas une place pour prendredes vacances, sergent Moralès. Surtout pas l’été. Vous avez demandé un transfert et je suis contente d’être la première à vous féliciter.

—Merci.

—Vous avez faim ?

—Ça peut attendre.

—De toute façon, vous avez pas le choix : faut aller voir le corps tout de suite si on veut qu’il parte pour l’autopsie cet après-midi.

—Pardon ?

—Le centre d’autopsie est à Montréal. C’est loin, mais on a toujours les résultats rapidement. Vous allez voir.

—Écoutez, madame… »

Nonchalante, elle marche vers l’auto, ouvre la portière.

«Lieutenant. Je pense que c’est préférable de prendre ma voiture, étant donné que la vôtre est bourrée jusqu’aux oreilles. Je vous ramènerai pas trop tard.

—J’ai fait une longue route, je dois préparer la maison…»

Elle se tourne vers lui.

«Pour l’arrivée de votre femme? C’est romantique, sergent, mais on a un mort sur les bras et votre tapisserie peut attendre. Vous aurez vos vacances, inquiétez-vous pas. Mais une autre fois. Là, j’ai besoin de vous pour une enquête de routine. Sûrement pas un gros dossier, mais j’ai pu personne.

—J’imagine que…

—Imaginez le moins possible, sergent. Contentez- vous des faits.»

Elle s’assoit, claque la portière et Moralès finit par embarquer. Marlène Forest démarre. Un dernier coup d’œil à la maison, quand même, avant de se tourner vers la route.

«Vous avez vu le corps ?

—Non. On a eu une matinée de fou et, quand j’ai su que vous arriviez, j’ai préféré vous attendre.»

Elle conduit sans urgence.

«M’attendre ?

—Caplan, c’est un petit village, sergent. Je connais le gars qui a trouvé le corps, c’est pas un rigolo. La nuit passée, y’a eu un vol dans le rang 4 et c’est sa masse qui a servi à défoncer la porte, ça fait qu’il a déjà eu droit à un interrogatoire avec une jeune policière un peu pédante. Il doit être à cran. Il paraît qu’il lui a crêpé le chignon, à la nouvelle, si vous voyez ce que je veux dire… »

Marlène Forest sourit, fière d’une petite vengeance.

«Bref, j’ai pensé que c’était pas utile qu’on lui fasse subir trois interrogatoires dans la même journée, vous comprenez ?

—C’est lui qui a volé?

—Non, non. Pas en apparence. Lui, c’est un type bien qui prête ses outils et qui se retrouve dans une situation embêtante. Il a un tempérament, Vital, mais il faut quand même lui laisser une chance : il a ramassé un cadavre à l’aube et, en arrivant au quai, il a appris que ses outils avaient servi dans un cambriolage… Y’a de quoi fâcher un homme, non ? C’est juste pour vous dire que, même si on est loin de la ville, ça brasse quand même, à notre façon, vous comprenez ?

—On va où, là ?

—Le poste de police est à Bonaventure, mais on s’en va au salon funéraire des frères Langevin, à Caplan. Vital a trouvé le corps de bonne heure et les pêcheurs l’ont transporté là, en attendant le transfert au centre d’autopsie.

—Pourquoi ils l’ont pas laissé sur la scène du crime ?

—La scène du crime?»

Elle refait son sourire moqueur.

«Regardez à gauche.»

La voiture roulait sur la 132, en direction ouest.

«Ils l’ont repêché dans un filet. La scène du crime,sergent Moralès, c’est la mer.»

 

Lancement.

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